NICOLAS SARKOZY ET LES SEPT PECHES CAPITAUX
Exit la manœuvre électoraliste de Nicolas Sarkozy après son interview télé avec Barack Obama à une heure de grande écoute vendredi soir.
Mais revenons sur l'intervention du jeudi 27 octobre de Nicolas Sarkozy. Cela s'impose, eu égard aux petits mensonges ou aux grands arrangements face à la violente réalité quotidienne.
Ainsi, le Chef de l’Etat a tort, quand il assure : «Nous sommes le dernier pays d'Europe à avoir un impôt sur la fortune.» Car l'Espagne a rétabli le 15 septembre pour 2011 et 2012 un impôt qu'elle avait supprimé en 2008, devant rapporter 1,08 milliard d'euros et concerner 160000 personnes.
Plus précisément, décortiquons les propos tenus par le Chef de l’Etat au cours de son intervention de la semaine dernière.
1. «Le gouverneur veillera à ce que la pratique des bonus et des rémunérations rentre enfin dans une pratique normale. Le gouvernement de la Banque de France et le gouvernement veilleront à ce que les pratiques du passé s'arrêtent pour le mois d'avril prochain.»
Eternel leitmotiv d'un président qui avait fait de la moralisation du capitalisme son cheval de bataille. En septembre 2008, à Toulon, Nicolas Sarkozy tonnait ainsi: «Les modes de rémunération des dirigeants et des opérateurs doivent être encadrés. Il y a eu trop d’abus, il y a eu trop de scandales.» Le 24 mars 2009, Sarkozy s’était alors refusé à proposer une loi interdisant les stock-options ou les parachutes dorés pour les dirigeants d’entreprise en difficulté... Tout en menaçant, au G20 de Pittsburgh, de claquer la porte si aucun accord n'était obtenu sur le sujet. Depuis, il a multiplié les atermoiements. Trois ans plus tard, les actes n'ont pas suivi les mots. Le nouveau coup de boutoir anti-bonus destiné à être opérationnel à un mois de la présidentielle 2012 sera-t-il cette fois, moins velléitaire?
2. «On aurait des banques avec 100% de risques et des banques avec 0% de risque. Je ne suis pas sûr que ce soit le meilleur modèle.
La séparation entre banques de dépôts et banques d'investissement est au cœur des débats sur la gestion de la crise. Le principe: éviter que l’activité de dépôt ne pâtisse des pertes des activités d’investissement en cas de crise. Et que la garantie des Etats sur les activités de dépôt ne vienne cautionner les activités de trading des banques. François Hollande a rallié Montebourg entre les deux tours de la primaire PS. Révolution? Non. Cette modalité a servi en 1933 aux Etats Unis, via le Glass-Steagall act, qui avait instauré la scission des banques universelles. Et contrairement à ce que sous-entend la majorité, elle pourrait bien réapparaître très vite outre-Atlantique, comme le réclame notamment le sénateur républicain John Mc Cain. Le Royaume-Uni y réfléchit aussi. Une commission mandatée par le gouvernement et présidée par l'économiste John Vickers a ainsi remis un rapport le 12 septembre... que le ministre britannique des Finances entend faire adopter le texte le plus rapidement possible.
3. «Quand en 2001, on a fait cette chose étrange, les 35 heures, qui ont ruiné la compétitivité du pays, Mr Schröder faisait le choix de l'emploi et de la compétitivité.»
Les 35 heures ont été mises en place dans le cadre de deux lois, en 1998 et en 2000, et non pas en 2001. Deuxième point: selon les travaux des chercheurs Crépon, Leclair et Roux, dans une étude publiée en 2004, les 35 heures auraient conduit «à de faibles pertes de productivité globale des facteurs dans les entreprises passées à 35 heures». Les premières entreprises ayant réduit leur temps de travail ont même vu leur valeur ajoutée croître de 5% de plus que les entreprises restées à 39 heures. L'un dans l'autre, et compte tenu des gains de productivité, des réorganisations opérées et des aides de l'Etat, la réduction du temps de travail aurait été neutre sur la productivité capitalistique. Par ailleurs, la croissance en France, a été de 3,5%, 3,3%, et 3,9% en 1998, 1999 et 2000, avant de ralentir à 1,9% en 2001 (crise des nouvelles technologies) et à 1% en 2002, puis de remonter aux alentours de 2% en moyenne jusqu'en 2007. Entre 1996 et 2005, la croissance annuelle moyenne du PIB en France (2,19%) a même été supérieure à celle de la moyenne de l'Union européenne (2,12%), alors que l'Allemagne se traînait à 1,3% et l'Italie à 1,28%. Enfin, en durée annuelle de travail, la seule pertinente, et en retenant temps partiel et temps plein, permettant ainsi, aux fins de comparaison, de considérer l'ensemble de la population salariée d'un pays, les Allemands travaillent bien moins que les Français: 1309 heures en 2009 en Allemagne, contre 1469 heures en France (1554 heures avec les non-salariés en France, 1390 heures outre-Rhin).
4. «Avec les heures supplémentaires, les Français ont gagné en moyenne 450 euros de plus.»
Le symbole de la politique économique de Nicolas Sarkozy est devenu un boulet. La loi Tepa (bouclier fiscal, baisse des droits de succession, possibilité pour chaque parent de donner en franchise d'impôts 150000 euros à chacun de ses enfants), et son cœur d'action - l'exonération des heures supplémentaires -, est mise à mal. Ce dispositif, traduction concrète du «travail plus pour gagner plus», a un coût annuel de 4,5 milliards d'euros pour le budget de l'Etat (soit 40% du budget pour l'emploi, qui ne s'est jamais porté aussi mal). Soit 15 milliards d'euros sur trois ans. Cette niche, l'une des plus coûteuses du «paquet fiscal», est battue en brèche. D’abord par le parti socialiste qui le trouve injuste, inefficace et inique. Puis par les syndicats, qui, à l'instar de la CFDT, demandent «la suppression d’un dispositif pénalisant l’emploi et inefficace pour le pouvoir d’achat». Par des experts: «Ce sont les salariés les mieux payés (plus de 1,3 fois le Smic) qui en ont le plus bénéficié», ont rappelé les économistes Pierre Cahuc et Stéphane Carcillo dans un rapport publié en octobre 2010. Et même par un autre rapport -bipartisan- sorti fin juin. Le député socialiste Jean Mallot et son collègue de l’UMP Jean-Pierre Gorges flinguaient alors ouvertement un dispositif jugé inefficace, dispendieux et inégalitaire. Et qui rapporte moins que ce qu'annonce le chef de l'Etat. «Un gain médian (la moitié gagnant plus, l’autre moins) de 350 euros par an, soit 29 euros mensuels, mais pour un quart seulement des foyers fiscaux en France», notent Mallot et Gorges.
5. «La gestion rigoureuse, c'est remplacer un fonctionnaire sur deux et la réforme des retraites.»
Sur l'ensemble du mandat de Nicolas Sarkozy, la fonction publique d'Etat, par le non-remplacement d'un fonctionnaire sur deux partant à la retraite, aura perdu 150000 postes. Résultat, selon le rapport du député (UMP) Gilles Carrez sur le projet de loi de finances 2012: «Pour la première fois depuis 1945, la masse salariale de l'Etat diminuerait de 167 millions [l'année prochaine].» Un satisfecit qu'il convient cependant de modérer. Car comparés aux 120 milliards de dépenses annuelles de l'Etat en personnel, ces 167 millions (hors paiement des pensions), arrachés au bout de cinq ans, ne représentent au final qu'une baisse de 0,14%. Au bout de cinq ans, cependant, ces 150000 postes en moins constituent une économie de 4 milliards d'euros pour les finances publiques. Problème: pour faire passer la pilule auprès des fonctionnaires restant, le gouvernement en a redistribué la moitié sous forme de primes. Au total, l'économie nette, sur l'ensemble du mandat, n'est que de 2 milliards d'euros, soit 400 millions par an en moyenne.
6. «Les mêmes qui demandent la démondialisation demandent en même temps la régularisation de tous les sans-papiers.»
Une allusion directe à Arnaud Montebourg, qui a repris à son compte la théorie altermondialiste développée dès 2002 par le Philippin Walden Bello dans Focus on the Global South. Mais voilà, la deuxième partie de la phrase du chef de l'Etat est fausse. Dans la lignée du parti socialiste, Arnaud Montebourg veut établir des critères transparents (comme l'apprentissage de la langue) pour régulariser les sans-papiers «au cas par cas». «En faisant de l’immigration et de l’intégration le problème principal de nos sociétés occidentales, les droites ont trouvé une arme de destruction et de distraction massives», expliquait-il sur son site.
7. «Il ne sortira rien de cela et tout le monde le sait» (…) «Ca fait bientôt dix-sept ans. Est-ce que vous imaginez que s’il y avait quoi que ce soit à reprocher à M. Balladur, on ne l’aurait pas trouvé?»
Voilà comment le chef de l'Etat expédie l'affaire Karachi. Les juges d’instruction Renaud Van Ruymbeke et Roger Le Loire, qui enquêtent sur l’attentat de Karachi, feraient donc mieux de boucler leur dossier, sous-entend le président. Et arrêter «d’instrumentaliser la douleur des familles» des 15 personnes tuées le 8 mai 2002 à Karachi, dont 11 salariés de la Direction des Construction Navales (DCN). Et surtout de ne pas chercher de lien entre cet attentat et l’arrêt de commissions versées par la France pour obtenir des contrats... Des commissions qui ont pu donner lieu à des rétrocommissions ayant servi à financer illégalement la campagne présidentielle d'Edouard Balladur en 1995. Mais les juges d’instruction, magistrats du siège et donc indépendants du pouvoir, n’ont pas l’air convaincu qu'il ne «sortira rien». Ils ont mis en examen fin septembre Nicolas Bazire, ex-directeur de cabinet de Balladur à Matignon et très proche du président, pour complicité d’abus de biens sociaux. Dix-sept ans d'enquête? Sauf que l’instruction du dossier Karachi a d’abord été confiée au juge Jean-Louis Bruguière, qui avait suivi la piste d’Al-Qaeda sans prendre la peine d’en poursuivre une autre. Nicolas Sarkozy a une vision paradoxale de la justice. Que répond-il au sujet de l’espionnage du journaliste du Monde dans l’affaire Bettencourt, pour laquelle le patron du contre-espionnage français Bernard Squarcini a été mis en examen? «Il faut laisser la justice faire son travail» a t-il, cette fois, concédé.